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Sleeping Rain (nouvelle)
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par Neogirl le 09/06/2003
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J'espère sincèrement que mon prochain texte sera optimiste. En passant, je vous invite sur ma fendesc pour connaître l'inspiration de ce texte... Ce sont les deux 'images du moment'; incontestablement, le héros...
Anesthésié. Il avait l’impression d’être un fantôme transparent et insensible aux fluctuations du monde environnant. Il sortit sur le balcon et contempla le paysage qui s’offrait à ses yeux. A perte de vue, des immeubles, des enseignes lumineuses et des parapluies qui couraient à travers le quadrillage minutieux de Tokyo. Malgré que la pluie cinglât son visage avec une rare violence, il resta là à regarder les larmes du ciel inonder une des premières mégalopoles du monde. Il finit par rentrer à l’intérieur, tachant la moquette blanche de ses pieds nus mouillés. Dans le grand miroir à l’extrémité de la pièce, son reflet lui apparut plus ingrat que jamais. Un visage androgyne empli de haine retenue, des yeux bruns de chien battu, encerclés de mascara et de crayon noirs. Et sa pâleur maladive, qu’il avait depuis longtemps renoncé à masquer – fond de teint, fard et rouge à lèvres ne suffisaient jamais à cacher son mal-être intérieur. De toute façon, tout ça n’avait plus aucune importance ; il était anesthésié pour toujours. Les gens ne se retourneraient plus sur son passage, ne chuchoteraient plus à voix basse devant le ‘jeune homme d'albâtre’ qui paraissait sans cesse sur le point de s’évanouir. Il avait réalisé son rêve, il était venu à Tokyo ; ce Japon idéal qui lui semblait si éloigné de Londres, de l’ennui, de l’asphalte uniforme. Mais dès son premier pas sur le sol japonais, la déception lui avait fait l’effet d’un seau d’eau glacée sur sa tête ; il n’avait vu qu’une photocopie en noir et blanc du code binaire qu’était l’Angleterre. Sous la pluie battante, il avait rejoint son hôtel et se tenait maintenant là, avec la ferme résolution de mettre fin à ses jours. Il allait rejoindre la tradition et la postérité, Pétrone et les autres, mourir le sourire aux lèvres, ne pas reconnaître qu’après tout, la vie n’était qu’une duperie comme les autres et qu’il s’était brûlé les ailes. Le jeune homme alla dans la salle de bains – qui, comme toutes les autres pièces, était bien sûre d’une blancheur éclatante. Il se déshabilla et s’installa dans la baignoire, ayant à peine conscience de l’eau chaude qui coulait du robinet métallique. Quelques minutes plus tard, il coupa celui-ci et saisit sur le porte-savon une lame de rasoir effilée qu’il avait acquise à la boutique de son hôtel. D’un geste vif, il s’entailla le poignet gauche et ne ressentit aucune douleur, aucune nausée lorsque le sang s’écoula tranquillement de sa veine, colorant de carmin la pure transparence de l’eau – satin rouge au milieu du carrelage blanc. Le jeune homme sourit faiblement et s’endormit, plus calme qu’il ne l’avait jamais été au cours des dix dernières années.
Il se réveilla environ une heure plus tard. Le sang ne coulait plus, il n’y avait aucune trace de l’entaille qu’il avait faite avec la lame. Il ne se sentait ni faible, ni inconscient, et encore moins mort. Ce fait le laissa stupéfait ; il sortit de la baignoire et s’habilla, ayant l’impression d’avoir vécu cela dans un rêve. Et pourtant, tout était bien réel : la lame de rasoir ensanglantée était encore posée sur le porte savon, et le rouge vif du liquide vital se mélangeait encore avec l’eau. Comme si rien ne s’était passé, il descendit au bar de l’hôtel et commanda un verre de gin. Dehors, la pluie était devenue diluvienne. Il sirota le cocktail et prit conscience de l’alcool qui traversait son corps. L’anesthésie était passée, à son grand désarroi. Il aurait voulu rester un fantôme, pour s’en aller de cette vie tout doucement, sans faire de bruit. Il avait échoué… « Un autre verre, Monsieur ?
_ Non merci. Mettez la consommation sur ma note, s’il vous plaît. Brian Blinkeye, chambre 313. » Il passa la porte vitrée de l’hôtel et se retrouva en plein centre de Tokyo. Son pull synthétique lui collait com
me une peau froissée dont un serpent en pleine mue aurait cherché à se débarrasser. La rue grouillait de monde, et il fut difficile de se frayer un chemin à travers les passants qui couraient et repartaient en tous sens, comme si leurs mouvements et leur trajectoire avaient été minutieusement programmés. Brian rentra dans un bistrot et s’assit au comptoir, l’air plus confus que jamais. Un serveur l’aborda et le jeune homme répondit dans un japonais approximatif que ses consommations se limiteraient à un verre de gin. « Je deviens alcoolo, ma parole… » chuchota-t-il pour lui-même. Quelle importance… Depuis qu’il avait foulé le territoire semi-sacré du Pays du Soleil Levant, son seul désir était de mourir. Et sa seule tentative avait échoué. Il est curieux de constater comment les humains se débattent pour parvenir à leurs fins… et comme leur destin leur accorde rarement – même lorsqu’il s’agit de leur propre perte.
Il en était à ce stade de ses méditations lorsqu’un homme, qui devait être un peu plus âgé que lui, s’assit à ses côtés. D’une certaine élégance, grand, beau, ses cheveux noirs et soyeux soigneusement coiffés en brosse, il paraissait anxieux et commanda un verre de saké sans accorder un regard au serveur. On aurait dit que ses yeux fuyaient quelque chose d’impalpable qui se déplaçait imperceptiblement dans l’air climatisé de la pièce. Le barman lui apporta son alcool et l’homme vida le verre d’un trait. Alors seulement s’aperçut-il de la présence de Brian, qui, depuis son arrivée, le regardait d’un air bêtement étonné. « Vous avez besoin de quelque chose, Monsieur ? » Il avait parlé dans un anglais parfait, dénué d’accent. « Non… Je… J’étais en train de me dire que vous aviez des soucis. » Toute haine avait disparu de son visage. Seule restait l’innocence innée que l’on associe avec la jeunesse pleine d’espoirs et de doutes. Pourtant, un tel sentiment n’était jamais apparu dans ses pensées… Il n’avait jamais été qu’un sombre esprit noir, un cerveau pessimiste et embrumé, au point qu’il se demandait quelquefois s’il n’avait pas un mélange de boue et de terre crasseuse à la place de sa matière grise. « Eh bien, jeune homme, vous avez raison, j’ai des soucis. Comme vous, apparemment, ajouta-t-il d’un ton compatissant. » Brian ne savait que dire. Tout ce qu’il avait toujours voulu jeter à la tête de cette humanité dont il refusait de faire partie, toute cette hargne aggressive s’était envolée, au-delà du brouillard, des nuages et du smog qui entouraient Tokyo d’une bulle de verre. « Ca se pourrait que j’ai des ennuis… Moi aussi. Vous vous appelez comment ? » Premier pas vers l’autre. Une main tendue vers l'inconnu. Sa voix tremblait – et malgré cela, il se sentait totalement en confiance. « Matsumoto. Et vous ?
_ Brian.
_ Vous venez d’où ?
_ Londres. » Ils restèrent un moment silencieux, chacun fixant son regard sur son verre vide. Au-dessus de leurs têtes, les ventilateurs tournaient dans un bruissement mélodieux qui conférait à la scène une atmosphère paisible. « Alors, qu’est-ce-qui vous arrive ?, demanda d’une voix douce Brian.
_ Disons que c’est la vie urbaine. J’aurais envie de me retrouver au printemps, dans ma maison de campagne, à côté des cerisiers en fleurs… Vous trouvez que c’est 'cliché' ?
_ J’ai vu pire. » Ils se questionnèrent sur leurs vies, leurs habitudes, leurs problèmes et leurs sentiments. Le jeune homme sourit plusieurs fois, et, à la fin de la discussion, ils eurent l’impression de se connaître depuis l’enfance. Finalement, Matsumoto se leva et tendit sa carte à Brian, qui l’accepta d’un geste maladroit. « Appelez-moi quand vous voudrez, nous pourrons parler, dit-il en se dirigeant vers la sortie. Je suis très content de vous avoir rencontré.
_ Et moi donc… » murmura Brian tandis que l’autre lui adressait un dernier clin d’œil.
Les jours suivants, le jeune anglais se sentit pris d’une euphorie rare, comme si, tout d’un coup, l'oisillon avait percé sa coquille étouffante et avait enfin contemplé la lumière du soleil. Il ne pensait plus au suicide
, à la mort et à son désespoir. Il revit le Japonais plusieurs fois, et leur amitié s’épanouit au fil des conversations et des heures passées ensemble. Brian aimait la compagnie de Matsumoto, et la réciprocité de cette relation ne faisait aucun doute. Le jeune homme s’installa dans un petit appartement d’Aoyama et réussit à trouver du travail dans un hôtel de Ginza, là où vivait son ami. Il avait fini par s’habituer à Tokyo et à cesser ses comparaisons avec sa ville natale – mais détestée – , Londres. Il passait des heures à flâner dans les rues, l’œil averti, prêt à capturer dans sa mémoire quelque détail pittoresque qui viendrait enrichir ses dialogues avec Matsumoto. Une fois même, tous deux prirent le Shinkansen et parcoururent la ville ‘qui ne s’arrête jamais’. Ce jour-là, Brian se sentait particulièrement heureux et parla avec son confident de fraternité, de paix et d’amour – toutes ces choses qui manquaient au monde d’aujourd’hui. Le japonais l’attira à lui et l’embrassa. Le jeune homme se sentit tout d’abord confus et troublé, puis s’abandonna à la bouffée de bonheur qui montait en lui et capturait ses sens. Pendant dix ans, ils s’étaient cherchés… Leur rencontre ne pouvait pas être un hasard.
Ainsi coulait le temps à Tokyo. Loin était le jour où un anglais désespéré n’avait pu se partager entre le blanc de son visage, le noir de son mascara et le rouge de son sang. Seul restait l’amour, pur, d’un homme pour un autre – dénué de tout intérêt vicieux et de trafic douteux. Brian était venu au Japon pour mourir. Il y avait appris à vivre. Le deux mai, il sortit de chez lui et aperçut Matsumoto de l’autre côté de la rue, une sacoche de cuir à la main. Ils se sourirent et le jeune homme commença à traverser tranquillement la large bande de goudron qui les séparait. Un éclair, une expression d’horreur dans le regard de l’autre, et il fut projeté en l’air par la voiture qui déboulait à toute allure sur l’avenue. Ce fut comme si on le débranchait de quelque machine vitale et qu’il voyait son sang gicler sur la chaussée. Sa vie défila un instant devant ses yeux : son enfance, son rejet des autres, sa rencontre avec le japonais, et surtout son poignet ouvert, le liquide pourpre qui se déversait lentement dans la baignoire de la chambre 313. Il retomba lourdement au milieu de la rue et aéra avec difficulté ses poumons éclatés par le choc ; des passants et des commerçants accouraient de tous les côtés, réclamant des ambulances sur leurs téléphones cellulaires, appelant au secours la grande ville carrée qui refusait son aide. Il vit Matsumoto, penché sur lui, pleurant toutes les larmes de son corps, sa sacoche jetée un peu plus loin. Brian aurait voulu lui dire adieu, sécher ses larmes. Les mots restaient en travers de sa gorge, ses mains étaient désarticulées. Il ferma les yeux et pleura. Après tout, il avait obtenu ce qu’il avait si longtemps désiré. Il était mort.
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